Après le messager, le parrèsiaste, le prince de Serendip et le whistleblower, je parle aujourd’hui du lanceur d’alerte. C’est la cinquième et dernière figure de ma série des « Diseurs de vérité », le dernier billet étant consacré la semaine prochaine à la question plus générale du détenteur de la parole critique à travers une réflexion sur le livre de Luc Boltanski, De la critique (2009).
Le lanceur d’alerte me semble constituer une postérité du parrèsiaste. Son intérêt, par rapport à la figure précédente du whistleblower, réside en ce que cette notion a été construite en dehors des questions morale et émotionnelle, au sein d’une épistémologie sociologique à la française, qui a, entre autres, la caractéristique de maintenir l’axiologie, en particulier morale, à l’écart de ses théories et méthodes. Or, le lanceur d’alerte, comme avatar de la sentinelle cynique ou de la Cassandre antique, me semble cependant très marqué par une dimension morale, celle de l’inajustement à ce qui peut être dit et entendu dans une société. C’est la raison pour laquelle je parle de figure sociologique « froide », c’est-à-dire sans intégration des perspectives morale, émotionnelle ou existentielle, qui la rendraient plus « chaude ». Alors que le whistleblower est construit dans les mondes anglophones comme une figure tragique, intégrée dans une mise en scène de la vérité persécutée qui a pour but, comme le théâtre antique, de toucher le public et éventuellement de produire une catharsis, le lanceur d’alerte est élaboré au contraire dans une perspective objectivisante, dans le cadre de la description d’un processus (la transmission des signaux d’alerte) et avec la visée d’une anticipation qui serait permise par une forme de traitement automatique des discours (voir sur ce point par exemple le dernier billet de Socio-informatique et argumentation, sur la plateforme Hypothèses).
La notion de lanceur d’alerte a été élaborée vers 1995 en France par les sociologues Francis Chateauraynaud et Didier Torny pour nommer les « sombres précurseurs » (1999) que sont les savants qui signalent un risque futur. Contrairement aux whisteblowers dont les actions concernent surtout le monde de la finance, de la sécurité et de l’entreprise, les lanceurs d’alerte signalent surtout des risques environnementaux et évoluent plutôt dans les milieux scientifiques. En 2008, F. Chateauraynaud en donne la définition suivante :
La notion de lanceur d’alerte désigne toute entité, personne, groupe, institution, qui assume cette fonction d’alerte et qui cherche à faire reconnaître, souvent contre l’avis dominant, l’importance d’un danger ou d’un risque ». […] Pour naturelle que soit cette fonction d‘alerte, elle se heurte, comme la plupart des actes orientés vers un public ou une institution, aux rapports de forces et de légitimités qui caractérisent, à une époque donnée, une formation sociale. La place des alertes et de ceux qui les lancent dépend ainsi de la configuration politique et des ressorts cognitifs communément disponibles, ainsi que des tensions ou des conflits qui les traversent (2008 : 1).
La liste des différents facteurs pouvant caractériser la fonction du lanceur d’alerte, politiques, cognitifs, sociaux, n’intègre pas de dimension morale ou émotionnelle. Francis Chateauraynaud compare un peu plus loin les lanceurs d’alerte aux « guetteurs » ou « sentinelles » des sociétés animales, ce qui rejoint la manière dont Michel Foucault parle du parrèsiaste dans Le courage de la vérité. Il précise que la catégorie est élaborée dans un contexte scientifique précis, celui de travaux sur « la trajectoire des signes de danger », ce qui donne au lanceur d’alerte un rôle d’anticipateur que n’a pas le whistleblower, qui révèle au contraire des pratiques passées ou en train de se s’accomplir :
A l’opposé du modèle du whistleblower, le lanceur d’alerte décrit celui (personne, groupe, institution) qui détecte des prodromes, des signes précurseurs sans avoir nécessairement d’interprétation ou de cadre prédéfini pour les qualifier. A l’idée du coup de sifflet, de l’arrêt d’un processus déclenché par un acteur qui a le pouvoir et l’autorité pour le faire, on a préféré celle d’une trajectoire ou même de la carrière d’un problème qui ne devient public que graduellement (2008 : 5).
Mais, comme les whisltleblowers, les lanceurs d’alerte sont en général mal reçus, parce qu’ils brisent les équilibres discursifs, et ils sont souvent identifiés aux « prophètes de malheur », avec tout ce que cela comporte de mise à l’écart et de suspicion. Des chercheurs comme Pierre Meneton à l’INSERM (que ses travaux ont opposé aux producteurs de sel), André Cicolella qui a été le premier à dénoncer les dangers des éthers de glycol, ou, plus anciennement, Jean-François Viel qui a souligné le nombre élevé de leucémies à La Hague, tous entrent dans cette catégorie de lanceur d’alerte. Et tous ont eu, comme les whistleblowers, à affronter des pressions, des marginalisations, des représailles, voire des procès. Francis Chateauraynaud insiste cependant beaucoup sur la différence entre les deux figures (il parle également parfois de « personnage »), souhaite éviter que le terme lanceur d’alerte n’apparaisse comme une traduction de whistleblower et n’aborde pas, dans les nombreux articles qu’il a consacrés à la notion, la question de la souffrance personnelle et sociale des lanceurs d’alerte. C’est que, explique-t-il, « la construction de la figure de l’alerte a été opérée en détachant analytiquement le moment de l’alerte et celui de la dénonciation ou de la critique, et en montrant que tout signal d’alerte engage une multiplicité de logiques d’action et de jugement comme la vigilance, la controverse, la polémique, la normalisation, l’accusation ou le scandale » (2009 : 2).
Je ne suis pas d’accord avec cette distinction alerte/critique, qui me semble une forme dérivée de la distinction plus générale entre fait et valeur, le phénomène socio-sémiotique (fait) de la transmission du signal étant présenté comme dissociable de son interprétation (valeur) dans l’environnement. La tradition française, en sociologie tout du moins, mais la remarque vaut pour nombre de disciplines des sciences humaines et sociales, conserve soigneusement l’idée d’une objectivité de la science en objectivisant son objet lui-même, et en discriminant soigneusement des niveaux de réalité et d’interprétation, tout en reconnaissant que c’est une chose quaisment impossible : « Du point de vue de la protection de la parole publique de lanceurs d’alerte, écrit encore Francis Chateauraynaud, l’essentiel est de pouvoir séparer la dénonciation et l’alerte. Or dans les faits, […] il est très difficile d’éviter que les deux régimes ne s’entremêlent » (2009 : 7). L’idée d’un entremêlement des régimes affaiblit certes la séparation radicale entre fait et valeur, mais la maintient cependant, et l’on comprend qu’il s’agit même d’une visée souhaitable. Or, si l’on admet avec Hilary Putnam et bien d’autres désormais, « l’effondrement » de la distinction fait/valeur, et si l’on adopte une vision plus globale du phénomène, qui ne permet pas de « démêler » les régimes, alors cette figure du lanceur d’alerte, comme toutes les figures et comme toutes les manifestations humaines, loin de pouvoir être décrite du seul point de vue de la circulation des signes de danger, doit être regardée aussi et en même temps sur le plan de la valeur, les deux points de vue étant indissociables. Et avec la valeur, viennent la perception, l’émotion, et la morale.
La parole du lanceur d’alerte est en effet inscrite dans une axiologie négative, imprégnée de morale : ce n’est pas une « bonne parole », mais plutôt un discours issu d’une « mauvaise » langue qui menace un ordre, économique et financier, mais également cet « ordre du discours » dont parlait Michel Foucault et qui nous interdit de « tout dire ». Cette imprégnation ne me semble pas séparable de l’analyse en termes de transmission de signes de danger, elle en est un composant. Il faut reconnaître que l’interprétation axiologique n’est pas totalement absente des analyses de Francis Chateauraynaud, mais indirecte et centrée sur un moment du processus : « […] il y a dans la trajectoire de toute alerte qui dérange au moins un moment critique, une phase dénonciatoire ou polémique, parfois même une bouffée paranoïaque, nécessaire au changement de régime » (2009 : 3). Circonscrire la dimension axiologique à une « phase » de parole, l’associer d’emblée et sans analyse à la catégorie de la dénonciation, catégorie éthique qui caractérise a priori la parole comme négative et malveillante, ou la décrire par rapport à une « paranoïa » des récepteurs, ce sont me semble-t-il des manières de ne pas poser la question morale. L’indicibilité de la parole du lanceur reste en effet partiellement inexpliquée, et les « protocoles de prise en charge des alertes », que Francis Chateauraynaud souhaite enrichir de « modalités d’apprentissage, doublés d’une forme de didactique des régimes de prise de parole » (2009 : 7), me semblent incomplets.
Comme T.A. Faunce et V.D. Lachman que je citais la semaine dernière à propos des whistleblowers en milieu médical, je pense que la dimension morale et émotionnelle doit être intégrée à la fois à l’analyse de la parole des diseurs de vérité et aux programmes, quand ils existent, qui ont trait à ce que l’on pourrait appeler « l’éducation à la parole difficile ». La vérité, on le voit bien dans les différents exemples traités dans la série, ne garantit pas la sécurité de son diseur et ne constitue pas un « bien » incontestable et transcendantal, comme l’aurait peut-être voulu Kant. Du coup, « dire la vérité » est loin d’être évident, ni même normal, pour le diseur comme pour le récepteur, et doit faire l’objet d’un apprentissage ou d’une éducation, comme la tolérance et la démocratie. Encore faut-il mesurer ce qui, dans la parole du parrèsiaste moderne, peut empêcher, littéralement, l’écoute de la société.
Références
Chateauraynaud F., 2008, « Les lanceurs d’alerte dans l’espace politique. Réflexions sur la trajectoire d’une cause collective », Texte pour la journée « Lanceurs d’alerte et système d’expertise : vers une législation exemplaire en 2008 ? » (Paris, Sénat, 27 mars 2008), version électronique.
Chateauraynaud F., 2009, « Les lanceurs d’alerte et la loi », Experts 83, p. 44-47, en ligne.
Chateauraynaud F., Torny D., 1999, Les Sombres précurseurs : Une Sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Editions de l’EHESS.
Crédits photographiques
1. Jean-Paul Rémy, « Alerte jaune », mai 2009, galerie de l’auteur sur Flickr, licence Creattive Commons.
2. Steve Bueno, « Les fils qui chantent », août 2009, collection privée (merci à l’artiste de son autorisation).
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie-Anne Paveau (19 octobre 2010). Les diseurs de vérité (5). Le lanceur d’alerte, une figure sociologique froide. Hypotheses. Consulté le 18 août 2026 à l’adresse https://hypotheses.org/12420

